Une mémoire vive des conditions de travail
Comme le suggèrent plusieurs témoignages, le travail à l’usine n’était pas – dans le temps ordinaire – un sujet de discussion alors même que certains membres de la famille travaillaient dans l’entreprise. Ce constat interroge : volonté de taire les dures conditions de travail dans certains services comme l’aciérie ou le laminoir ? Souci de « passer à autre chose », et notamment dans les années 1960, s’adonner à l’activité agricole ? Peur de ne pas intéresser ses amis par des procédés de fabrication très techniques mais sans doute peu compréhensibles et fastidieux pour des non-initiés ?
Les témoignages recueillis contribuent à dresser un état des lieux, certes kaléidoscopique, mais combien fructueux pour saisir le vécu dans les ateliers : les gestes du travail, les conditions matérielles mais aussi les relations sociales ; les rapports entre salariés et chefs d’atelier mais aussi les moments de convivialité. En d’autres termes, ils forment un ensemble de données sur « les conditions de travail » selon la terminologie adoptée par les chercheurs[1].
De façon récurrente, dans le cadre de la description du lieu de travail et des processus mis en œuvre, les travailleurs évoquent – parfois de façon fugace – les souffrances endurées. Des années 1960 au début des années 1990, au service de l’aciérie – lieu de fabrication des lingots dans de gros fours – un travailleur – faisant les 3/8 – explique comment ses collègues et lui chargeaient avec des pinces les poches pour les couler et il ajoute : « Le soir c’était dur. Ça chauffait derrière les fours. Ça coulait à 1500 degrés. Les yeux [étaient irrités par la chaleur]. On avait de grands tabliers ..Oh c’était dur dans ce temps-là. On rentrait dans les poches pour tasser la terre et on remontait par l’échelle ». Les ouvriers enduraient donc la chaleur ainsi que le bruit assourdissant comme l’atteste un chef d’atelier. C’est dans ce service également que travaillaient les oxoleurs : affectés au chantier de préparation à la coulée, ils préparaient les lingotières, autrement dit, ils mettaient un revêtement « soufflé à air comprimé et bourré d’amiante ». Il leur fallait « accrocher le lingot qui faisait 80 / 90 kilos avec une grosses tenaille » : « Il fallait être un peu costaud ; c’était un travail physique éprouvant » ; ils [étaient en bleu de travail et sans protection [particulière].
Au service laminoir, un chef de service parle aussi d’« un environnement hostile » : le froid l’hiver, la chaleur l’été, un travail avec des produits chauds. Un ouvrier parle d’un « travail très dur avec la chaleur de fours à 800 degrés ; c’est de la folie » et évoque l’alcoolisme facilité – à un moment donné- par un bar situé dans l’enceinte de l’usine.
A la fonderie, au meulage, un travailleur apprenti à 17 ans dans ce service se souvient d’avoir été « dans les étincelles, la poussière » et constamment sous la pression d’individus pour « se faire engueuler ». Il parle « d’un sale boulot » et souligne aussi « l’absence de protection » si ce n’est le port des lunettes et des « gants en amiante pour se protéger des pièces chaudes ».
Au-delà de l’évocation des atmosphères de travail qui montrent la prise de conscience des pollutions industrielles à l’intérieur même des usines – une conscience avivée par la question de l’amiante posée à l’entreprise Aubert et Duval à l’orée du XXIe siècle – l’énonciation de la dangerosité du travail – absente de notre questionnement initial – est récurrente. Tous les témoignages relatent un ou plusieurs accidents du travail – qu’ils l’aient vécus dans leur chair ou qu’ils en aient été témoins – et c’est d’ailleurs à cette occasion que le Comité d’hygiène et de sécurité est cité. Ainsi, ce surgissement de thématiques ancrées dans la mémoire de ces travailleurs nous conduit à nous interroger et à chercher des sources susceptibles d’expliquer l’évolution des conditions de travail, et de santé à l’usine : les dossiers du CHSCT, insérés dans les archives de l’inspection du travail, ont alors été précieux pour proposer une vue d’ensemble.
[1] « Il peut s’agir des conditions physico-chimiques (exposition aux substances toxiques, bruit, éclairage et ambiances thermiques, efforts et contraintes posturales…), mais aussi des conditions sociales (relations verticales et horizontales…), sociotechniques (matériels et outils ; prescriptions et règles à respecter) et organisationnelles (travail en équipes, horaires, durée et cadences de travail, type de management, etc.) » dans Valléry, G., Bobillier-Chaumon, M., Brangier, É. & Dubois, M. (2019). Psychologie du Travail et des Organisations : 110 notions clés. Dunod. https://doi.org/10.3917/dunod.valle.2019.01
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